Régulation des émotions et métacognition, par la terminale L du lycée G.Duby

LA REGULATION DES EMOTIONS

recherche de la terminale L

du lycée G.Duby d’Aix-en-Provence

en cours de philosophie

Notre aventure scientifique s’est achevée la semaine dernière … pour céder la place à une autre, plus classique : les épreuves du baccalauréat.

Je partage avec vous ici un bilan sommaire de cette belle expérience.

Itinéraire

Après plusieurs semaines de recherches sur les questions de la conscience et des modalités de la connaissance scientifique, les élèves de terminale L ont choisi de travailler sur les émotions comme expérience en « première personne ».

Dès la rentrée scolaire, la classe a travaillé en demi groupes et de manière coopérative à l’aide d’ordinateurs et d’un tableau blanc interactif, à partir d’un dossier partagé  google drive  sur lequel chacun pouvait intervenir.

Dans un premier temps, jusqu’en février, cette plate-forme a permis la mise en commun de ressources intégrant les documents envoyés par notre mentor Méggane Melchior (articles de neurosciences, de psychologie, outils de mesure, chapitres d’ouvrages philosophiques etc…) ensuite les élèves ont pu y déposer leurs synthèses personnelles et, enfin, leur production collective : une enquête en 27 questions et le dépouillement critique auquel elle a donné lieu.

Champ de recherches

Notre horizon est toujours resté celui d’une étude portant sur la capacité des individus à comprendre leur propre affectivité, à agir sur leur elle, et corrélativement, à comprendre celle d’autrui.

Le champ choisi a donc été celui de la métacognition : pouvons-nous connaître nos propres émotions ? Sont-elles une nécessité, ou bien pouvons-nous exercer sur elles un pouvoir, c’est-à-dire pouvons-nous les réguler ? Et, si nous parvenons à les réguler, cela se produit-il de façon consciente et volontaire, ou non ?

De manière périphérique les élèves se sont aussi beaucoup interrogés sur la place des émotions dans la relation aux autres : peut-on partager les émotions ? L’empathie est-elle favorable à l’adaptation voire au sentiment de bonheur, ou bien est-elle un frein ?

Hypothèse

Peu à peu et par tâtonnements, les élèves ont réussi à formuler une hypothèse,  la plus simple possible (selon le principe du Rasoir D’Ockham), afin d’éviter au mieux le recours à des croyances, ou aux biais cognitifs les plus récurrents.

Une première piste de recherche avait d’abord été formulée : quelles sont les émotions produites par les œuvres d’art ?

Mais cette première direction s’est avérée trop indéterminée, et difficile à mener collectivement. Elle a donc été abandonnée.

L’hypothèse finalement retenue, à partir du mois de janvier, s’est centrée sur les moyens éventuels dont disposerait chaque individu pour intervenir sur ses propres émotions afin de s’adapter au mieux aux circonstances.

La thèse à mettre à l’épreuve fut donc la suivante : les sujets seraient en mesure d’atténuer ou surmonter les émotions perturbatrices ou douloureuses, et à l’inverse, ils disposeraient de ressources pour cultiver les émotions agréables ou gratifiantes.

La question de la régulation s’est présentée comme un champ d’exploration plus accessible à chaque élève du groupe (d’une extrême hétérogénéité). En amont de la mise en œuvre, il a été décidé de ne pas explorer seulement l’angoisse, la peur ou la mélancolie – sujet séduisants à plusieurs titres pour les élèves – car nous avons observé la rareté des investigations portant sur les émotions agréables et plus éloignées de la pathologie.

Toujours sous la direction bienveillante mais exigeante de notre mentor docteur en neurosciences, un protocole susceptible de vérifier ou falsifier notre hypothèse a finalement été mis en œuvre en mars.

Protocole

Ainsi guidée la classe a créé un questionnaire en 27 points diffusé sur  google form . Et, nous avons eu l’heureuse surprise de recueillir 620 réponses via les réseau sociaux.

Inspiré du classique questionnaire de Beck permettant une auto-évaluation de l’état dépressif, et nourri d’une étude canadienne de santé publique visant à mesurer le bien-être, il été conçu a deux niveaux.

Les questions portaient explicitement sur l’auto-évaluation des connaissances que les sujets peuvent détenir (de manière plus ou moins consciente) sur leur état émotionnel. Mais la progressivité des questions visait implicitement aussi à produire une prise de conscience de celui-ci.

Le dépouillement

La population touchée par l’enquête est composée majoritairement de jeunes de moins de 25 ans, lycéens ou étudiants.

Il nous a semblé que les réponses mettaient en évidence les tendances suivantes :

  • porter attention aux émotions permet de les mettre en évidence, car d’emblée les personnes ont une connaissance standardisée de ce qu’elles (re)sentent
  • les émotions négatives nuisent à la qualité de l’attention
  • les sujets ne sont pas conscients de tous les phénomènes qui se produisent dans la sphère de leur affectivité
  • en revanche ils disposent de stratégies (écrire, voir ses amis, créer…) pour modifier les réactions émotionnelles habituelles dont les conséquences sont négatives
  • enfin, la passation du questionnaire à produit une modification sensible de l’évaluation de son état émotionnel par le sujet interrogé lui-même, et ce dans le sens d’une amélioration.

Sur le plan méthodologique

Au cours du travail de recherche, les élèves sont restés très lucides quant aux limites méthodologiques nombreuses de notre entreprise : échantillonnage mal défini, maladresses et biais de rédaction, questions et réponses non discriminantes, analyse statistiques intuitives, réponses humoristiques qu’il a fallu interpréter au cas par cas (soit comme une non-réponse soit comme une manière détournée d’aborder la question) etc…

Les exigences propres à la connaissance rationnelle et scientifique sont apparues quotidiennement (distinctions sémantiques, mise en évidence de présupposés etc…)

Toutefois, notre thèse initiale semble avoir résister au crible de l’enquête, et présenter une certaine consistance.

Des interrogations philosophiques

Chemin faisant, tout au long de notre projet, les questions du désir et du bonheur, le rapport entre nature et culture, les principes de la rationalité, les notions de matière et d’esprit ont fait l’objet d’un examen patient et critique à l’aide de textes philosophiques (J.J Rousseau, P .Descola, S.Freud, M.Merleau-Ponty, etc…), ou de documents scientifiques (Articles de revues scientifiques, extraits d’ouvrages d’A.Damasio, J.M Schaeffer…).

Ce sont donc des élèves responsabilisés et curieux, parfois très investis, capables de produire des travaux de qualité de manière collaborative qui se sont exprimés tout au long de ce parcours.

Je n’ai qu’un souhait, renouveler si possible cette aventure humaine et philosophique si étonnante, et si enrichissant pour tous !

Florence Lacoma Iborra

Enseignante de philosophie au Lycée G. Duby

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